Le 31 mars 2026, coïncidant avec la clôture de l’exercice fiscal japonais, Sega a discrètement retiré Mario & Sonic aux Jeux Olympiques de Tokyo 2020 de la boutique numérique Nintendo eShop dans la majorité des territoires — Japon, Australie et Amérique du Nord en premier, avec l’Europe attendue dans la foulée. Aucune raison officielle n’a été fournie par l’éditeur pour expliquer cette décision. Ce retrait silencieux ne surprend guère ceux qui suivent la franchise de près : il officialise, sans le dire, la mort d’une saga cross-over qui avait pourtant marqué une génération entière de joueurs. Pour les amateurs de rétrogaming, ce moment mérite qu’on s’y arrête.
Une saga née d’une rivalité historique, lancée sur Wii en 2007
Pour comprendre l’ampleur de cette disparition, il faut rappeler ce que représentait ce cross-over à ses débuts. Pendant des années, Mario et Sonic incarnaient deux camps irréconciliables : Nintendo contre Sega, le plombier contre le hérisson, les années 1980 contre les années 1990. L’idée d’un cross-over entre les deux mascottes était discutée par leurs créateurs respectifs, Yuji Naka et Shigeru Miyamoto, depuis 2005, mais il manquait un cadre suffisamment fort pour justifier cette union. C’est la licence olympique acquise par Sega pour les Jeux de Pékin 2008 qui a finalement fourni ce contexte.
Le premier jeu sort sur Wii en novembre 2007 et sur Nintendo DS en janvier 2008, proposant 24 épreuves sportives dans lesquelles le joueur incarne des personnages issus des univers Nintendo ou Sega. La Wiimote est au cœur du dispositif : reproduire les gestes du lanceur de javelot ou du nageur avec ses bras dans son salon, c’était une promesse d’accessibilité et de fun immédiat, parfaitement adaptée à l’esprit de la Wii. Le jeu remporte le titre de « Meilleur jeu Wii 2007 » à la Games Convention de Leipzig et atteint des ventes record au Royaume-Uni, avec plus de deux millions d’unités écoulées dans ce seul pays.
La série compte au total six titres sortis entre 2007 et 2019 : Mario & Sonic aux Jeux Olympiques (2007-2008, Wii/DS), Mario & Sonic aux Jeux Olympiques d’hiver (2009, Wii/DS), Mario & Sonic aux Jeux Olympiques de Londres 2012 (2011-2012, Wii/3DS), Mario & Sonic aux Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi 2014 (2013, Wii U), Mario & Sonic aux Jeux Olympiques de Rio 2016 (2016, 3DS/Wii U), et enfin Mario & Sonic aux Jeux Olympiques de Tokyo 2020 (2019, Switch). Chaque épisode correspondait à une édition des Jeux, d’été ou d’hiver, et chacun apportait son lot de nouvelles disciplines et de personnages.
Tokyo 2020, le chant du cygne d’une franchise en bout de course
Sorti en novembre 2019 en exclusivité Nintendo Switch, Mario & Sonic aux Jeux Olympiques de Tokyo 2020 constituait le sixième volet de la longue série de crossover. L’une de ses caractéristiques notables était son mode Histoire, dans lequel Mario et Sonic se retrouvaient piégés à l’intérieur d’une console rétro magique les transportant aux Jeux Olympiques de Tokyo de 1964, mêlant visuels 3D modernes et sprites classiques en 8 bits et 16 bits. Ce clin d’œil appuyé à l’histoire du jeu vidéo, particulièrement apprécié des joueurs nostalgiques, n’a pas suffi à relancer l’engouement commercial pour la franchise.
Les signaux d’un essoufflement étaient perceptibles depuis plusieurs années. L’absence totale de jeu pour les Jeux Olympiques de Paris 2024 avait déjà sonné comme un avertissement. Lee Cocker, développeur ayant travaillé sur l’ensemble des jeux de la franchise depuis ses débuts en 2007, a affirmé sur les réseaux sociaux en juillet 2024 que la saga s’était bel et bien terminée avec l’épisode Tokyo 2020, précisant : « Je le sais parce que j’ai travaillé sur tous les jeux de la franchise. » Cette confirmation informelle, ignorée des communications officielles de Nintendo et Sega, était pourtant sans ambiguïté pour qui travaillait dans l’industrie.
Sega avait certes annoncé un nouveau partenariat avec les Jeux Olympiques en 2025, ce qui avait brièvement ranimé l’espoir des fans d’un retour de la franchise. Mais le fait que la série ait manqué les Jeux d’hiver de Milano Cortina 2026, sans la moindre annonce, a dissipé ces espoirs. Le retrait de l’eShop en mars 2026 est donc moins une surprise qu’un épilogue attendu.
Droits expirés et virage numérique du CIO : les raisons structurelles d’une fin
Derrière le silence de façade de Sega et Nintendo, les explications sont d’ordre industriel et contractuel. En raison de l’érosion des ventes et d’une réorientation de la stratégie numérique, le CIO n’a pas renouvelé le partenariat après les Jeux de Tokyo 2020. C’est la mécanique classique des jeux sous licence sportive : une fois les droits d’exploitation expirés, la commercialisation du titre n’est plus légalement possible, ce qui explique le retrait brutal de l’eShop sans préavis ni soldes d’adieu.
Le CIO a fait le choix de délaisser les consoles traditionnelles au profit de partenariats orientés vers le marché mobile, les NFT et l’esport. Le studio nWay, spécialiste du Web3 et affilié à Animoca Brands — société elle-même pivotée vers la blockchain — a ainsi développé des « pin’s numériques NFT sous licence officielle » ainsi qu’un jeu mobile intitulé Olympics Games Jam : Beijing 2022. Ce virage stratégique du comité olympique illustre un fossé grandissant avec le public des joueurs sur consoles, qui restent largement indifférents aux NFT et aux jeux free-to-play mobiles.
Cette suppression soulève également une frustration familière autour des jeux sous licence et des boutiques numériques : plusieurs autres titres ont été retirés de l’eShop Switch ces derniers mois, dont Jurassic Park Classic Games Collection et Horizon Chase Turbo, bien que ceux-ci aient bénéficié d’une annonce préalable. Le cas Mario & Sonic est d’autant plus marquant qu’aucune communication n’a précédé la suppression, laissant les joueurs qui avaient le titre en liste de souhaits sans aucune opportunité de l’acheter.
Pour ceux qui souhaitent encore acquérir le jeu, la seule option désormais est de se tourner vers l’édition physique. Sega ne produit plus de nouvelles cartouches, ce qui signifie que le stock existant chez les revendeurs est tout ce qu’il reste — avec une hausse probable des prix sur le marché de l’occasion au fil du temps.
Pour les amateurs de rétrogaming, la saga Mario & Sonic aux Jeux Olympiques rejoint ainsi le panthéon des franchises disparues dont il faut se dépêcher de récupérer une version physique avant que les prix ne s’envolent sur eBay. Douze ans de cross-over olympique, six jeux, des dizaines d’épreuves et deux mascottes irréconciliables réconciliées par les anneaux olympiques : c’est un chapitre entier de l’histoire du jeu vidéo qui vient de se fermer, discrètement, un 31 mars.




