Le rétrogaming vit un paradoxe permanent : plus les éditeurs historiques accumulent de catalogue, plus celui-ci devient difficile à préserver et à rendre accessible. Sega s’attaque directement à ce problème grâce à Yosuke Okunari, producteur exécutif présent dans la firme depuis 1994 et artisan reconnu de ses nombreuses rééditions. L’information a émergé dans une enquête fleuve du magazine japonais Famitsu, qui a interrogé 52 développeurs majeurs de l’industrie nippone à l’occasion de son 40ᵉ anniversaire. Okunari y révèle travailler depuis plusieurs années sur une base de données interne destinée à recenser l’intégralité du patrimoine logiciel de la marque. Son inventaire compte déjà environ 2 800 créations distinctes, une fois écartés les remakes et les simples portages. En intégrant les versions régionales, les éditions alternatives et les déclinaisons commerciales, le total grimperait à près de 4 500 titres. Cette démarche s’inscrit dans un enjeu plus large : celui du bit rot, la dégradation progressive des supports physiques qui menace de faire disparaître des pans entiers de l’histoire du jeu vidéo si rien n’est entrepris pour les sauvegarder à temps.
Un catalogue qui couvre l’arcade autant que les consoles de salon
Ce chantier ne se limite pas aux jeux Master System, Mega Drive, Saturn ou Dreamcast : il couvre aussi l’âge d’or des salles d’arcade, avec des systèmes emblématiques comme l’AM2, le Model 2 ou le NAOMI, un pan souvent négligé dans les efforts de préservation classiques. L’écart entre les 2 800 créations originales et les 4 500 titres recensés au total s’explique principalement par les adaptations régionales — versions japonaises, américaines NTSC et européennes PAL — ainsi que par les révisions de code effectuées à l’époque pour corriger certains bugs avant de nouvelles éditions de cartouches. Chaque variante compte donc comme une entrée distincte dans la base de données d’Okunari, ce qui donne une idée de la minutie du travail entrepris.
Rendre 4 500 jeux jouables : un objectif qui dépasse la simple archive
L’ambition d’Okunari ne s’arrête pas à la documentation. Une fois cette base de données achevée, il souhaite la rendre entièrement jouable, c’est-à-dire permettre l’accès effectif à chacun de ces titres sur les plateformes modernes, et pas seulement les répertorier sur le papier. Conscient de l’ampleur de la tâche, le producteur sait qu’il ne pourra probablement pas la mener à terme avant sa retraite et devra la transmettre à un successeur. Deux obstacles majeurs se dressent sur ce chemin. Le premier est technique : émuler fidèlement des architectures complexes comme celle de la Saturn, qui repose sur deux processeurs principaux Hitachi SH-2 travaillant en parallèle, reste un défi d’ingénierie logicielle loin d’être résolu. Le second est juridique, et probablement plus difficile encore à surmonter : une part importante du catalogue Sega s’appuie sur des licences musicales, automobiles, sportives ou cinématographiques aujourd’hui expirées, ce qui complique toute republication légale sans renégociation complète des contrats d’origine.
Quel avenir pour ces 4 500 jeux ?
Ce contexte rend la situation d’autant plus paradoxale que Sega a retiré plusieurs dizaines de jeux de ses boutiques numériques en décembre 2024, notamment issus des collections Mega Drive et Dreamcast. Les acheteurs conservent l’accès aux titres déjà acquis, mais de nombreux classiques ne peuvent plus être achetés légalement aujourd’hui. Reste à savoir comment Sega exploitera, à terme, ce travail de fond : via une plateforme de distribution propre et dédiée, ou en continuant d’alimenter des services tiers, à l’image de l’application Mega Drive disponible sur le Nintendo Switch Online. À ce stade, l’éditeur n’a annoncé aucun service rétro ni aucune offre d’abonnement liée à ce projet : il s’agit pour l’instant d’un travail d’inventaire interne, dont la finalité commerciale reste entièrement à définir.
Source : Gamekult




